litt:litt.theophile.b.1854.la_dame_d_heilly1537
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| + | **Théophile B.....** | ||
| + | ======La dame d' | ||
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| + | * [[psp: | ||
| + | * Bernard Gineste, janvier 2025 | ||
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| + | =====LA DAME D' | ||
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| + | ---- | ||
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| + | * //Il y a, dans notre Picardie, peu de localités qui offrent plus d’intérêt et de souvenirs historiques au chroniqueur que la petite ville de Corbie et ses environs. La collégiale, | ||
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| + | ====I. CLAIR DE LUNE.==== | ||
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| + | * //Fille du ciel, que j’aime tes appas// | ||
| + | * //Et l’éclat virginal, dont ton front se couronne;// | ||
| + | * //Dans les plaines d’azur, où s’impriment tes pas,// | ||
| + | * //Des astres de la nuit la foule t’environne;// | ||
| + | * //Les nuages obscurs s’éclairent de tes feux,// | ||
| + | * //Par toi l’air est plus doux, la nature plus belle.// | ||
| + | * //Les vents n’osent troubler ton cours silencieux.// | ||
| + | * OSSIAN (// | ||
| + | |||
| + | * Vers les premiers jours de novembre 1537, trois cavaliers, portés par de vigoureux coursiers, traversèrent la petite ville picarde de Corbie. Après avoir longé les murs qui servaient autrefois d’enceinte aux jardins du couvent des Bénédictins, | ||
| + | |||
| + | * Celui des voyageurs qui marchait le premier s’arrêta, | ||
| + | * — Vous pensez donc, répondit le cavalier qui paraissait commander aux deux autres, que la duchesse a pris ses précautions contre une surprise nocturne? |**55**| | ||
| + | * — Cela ne m’étonnerait point, dit gaiment le troisième, la duchesse, femme d’esprit et de courage, est trop bonne française pour ne pas craindre de voir le château d' | ||
| + | * — Ne serait-ce pas plutôt de la part du roi de France que madame d’Étampes craindrait quelque surprise? | ||
| + | * //Souvent femme varie.// | ||
| + | * //Bien fol est qui s’y fie!// | ||
| + | * — Que dites-vous là, sire, s’écrièrent les deux courtisans qui accompagnaient le roi (que le lecteur à déjà reconnu); quelle rivalité peut craindre le prince le plus chevaleresque du monde, aussi redoutable auprès des belles que sur le champ de bataille? À l’heure où nous nous préparons à la surprendre, Anne d’Heilly pense à son seigneur et maître, qui, demain, lui fera l’insigne honneur de visiter son antique manoir: elle sourit d’orgueil et de plaisir à la douce pensée de se trouver bientôt auprès de son roi. | ||
| + | * — Je veux vous croire, mon cher de Cossé; eh bien! donc, oublions toute crainte jalouse, et ne pensons qu’à sortir de cet affreux chemin où nos chevaux manquent à chaque instant de s’abattre dans les fondrières. En avant! messieurs, en avant! et François Ier lança hardiment son cheval à travers les sinuosités d’un étroit sentier qui se perdait dans les marais. Depuis quelques jours à Amiens, le prince, amoureux de ces petites escapades et de ces romanesques surprises, avait pris avec lui le duc de Cossé et Clément Marot son poète favori, il courait follement à Heilly, pour y revoir un jour plus tôt sa belle maîtresse qui ne l’attendait que le lendemain. Grâce à la munificence du roi, le château d’Heilly élevé dans une admirable position avait été magnifiquement restauré. La façade de l’est, complètement réédifiée, | ||
| + | |||
| + | ====II. L' | ||
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| + | * //Ah! que nos longs regards se suivent , se prolongent,// | ||
| + | * //Comme deux purs rayons l’un dans l' | ||
| + | * //Et portent tour à tour// | ||
| + | * //Dans le cœur l’un de l’autre une tremblante flamme;// | ||
| + | * //Ce jour intérieur, que donne seul à l’âme// | ||
| + | * //Le regard de l’amour!// | ||
| + | * Lamartine. (// | ||
| + | |||
| + | * La lumière qui avait attiré l’attention du roi, éclairait une petite cellule placée dans les combles de la tourelle. La simplicité des meubles qui décoraient cette |**56**| humble retraite témoignait du goût sérieux de celui qui l’habitait. Une table ronde, sur laquelle une lampe était posée, quatre chaises en chêne sculpté, quelques tableaux représentant des vues de monuments et de paysages, suffisaient à l’ornementation de cette petite chambre. Assis près de la table, un jeune homme, la tête penchée sur des cartes chargées de lignes géométriques, | ||
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| + | * À l’époque où commence notre récit, la duchesse d’Étampes entrait dans sa vingt-septième année. Brillante de jeunesse et de fraîcheur, Anne d’Heilly, que Clément Marot appelait la plus belle des savantes et la plus savante des belles, ne connaissait point de rivale au milieu de cette cour de France, si célèbre par la beauté des femmes et la galanterie des jeunes seigneurs imitant à l’envi l’exemple d’un roi voluptueux. Sa taille, douée des plus belles proportions, | ||
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| + | * — Que cela est bien, dit la duchesse, l’architecture ainsi comprise, c’est de la poésie, c’est du génie. Georges, continuez vos travaux, réalisez vos plans, et le roi |**57**| vous fera l' | ||
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| + | * — Ce n’est pas pour la gloire, ce n’est point dans l’espoir des honneurs et de la fortune, que je suis heureux de pouvoir réaliser quelques-uns des rêves incomplets de mon imagination. Que l’humble villageois reste toujours inconnu! La seule récompense que j’ambitionne, | ||
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| + | * Pendant que le jeune homme parlait, l’élévation de ses pensées, la noblesse de ses sentiments, la franchise de son âme se reflétaient sur son visage, et donnaient à ses traits une expression sublime. Anne, les yeux fixes sur ceux de Georges, paraissait l’écouler avec bonheur: son regard ardent s’enflammait aux éloquentes paroles du jeune artiste. | ||
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| + | * — Je suis fière, lui dit-elle, d’inspirer d’aussi nobles pensées. Oui, vous l'avez dit, Georges, c’est moi qui ai deviné votre génie, moi, qui ai voulu que vos rêves poétiques devinssent une admirable réalité. Eh bien! si vous croyez me devoir quelque reconnaissance, | ||
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| + | * — Vous le voulez, madame, un de vos désirs est un ordre pour moi. Puissè-je ne pas regretter un jour l’humble condition dans laquelle j’ai trouvé le calme et le bonheur. | ||
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| + | * En ce moment l’attention de la duchesse fut éveillée par un bruit de pas précipités dans l’escalier, | ||
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| + | * Avant de s’éloigner, | ||
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| + | ====III. LE MESSAGE.==== | ||
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| + | * //La nuit, pour rafraîchir la nature embrasée,// | ||
| + | * //De ses cheveux d’ébène exprimant la rosée,// | ||
| + | * //Pose au sommet des monts ses pieds silencieux,// | ||
| + | * //Et l’ombre et le sommeil descendent sur mes yeux.// | ||
| + | * Lamartine. | ||
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| + | * À l’heure où Georges sortit de l’oratoire de la duchesse, un bruit et un mouvement inaccoutumés retentissaient dans les escaliers et les appartements du château: de nombreuses lumières apparaissaient aux fenêtres et voyageaient dans les vestibules portées par des mains invisibles. Plusieurs domestiques chargés de torches se rendaient en toute hâte dans les cours où se trouvaient les vastes écuries du château. Cette agitation, qui paraissait donner une nouvelle vie au gothique manoir, annonçait l’arrivée de quelque personnage considérable. Malgré le trouble qu’Anne d’Heilly n’avait pu dissimuler en apprenant l’arrivée de ses nouveaux hôtes, aucun soupçon n’était entré dans le cœur de Georges. Élevé loin du bruit des villes et des intrigues de la cour au milieu des champs ou il était né, il ne connaissait encore de la vie que les illusions et les généreuses croyances. Le désenchantement et la tristesse, inévitables suites des rivalités et des passions du monde, n’avaient pas terni de leur souffle impur l’heureuse et confiante crédulité de cette nature aussi naïve que poétique. Après avoir quitté la belle duchesse, Georges, plein du trouble passionné que ses yeux fascinateurs et ses douces paroles avaient jeté dans son âme, sentit sa tête brûlante et voulut respirer un instant l’air frais et pur du soir. Lorsqu’il arriva sur la plate-forme de la tourelle, les nuages qui avaient voilé pendant un instant la lumière de la lune s’étaient dispersés; d’innombrables étoiles faisaient scintiller au ciel leurs facettes diamantées; | ||
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| + | * À peine les premiers rayons du soleil avaient-ils doré les cimes des arbres du parc que le château retentit de nouveaux bruits; ses habitants avaient déjà secoué le sommeil et paraissaient enflammés d’un zèle et d’une animation inusités. Le tumulte occasionné par les valets qui allaient et venaient, par les portes qui s’ouvraient et se refermaient, | ||
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| + | * — Jamais journée s’annonça-t-elle sous de plus heureux auspices, mon cher Julien, dit gaîment Georges, un soleil resplendissant, | ||
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| + | * — Vous ne vous trompez pas, Georges, répondit le page; mais lisez ce billet que la duchesse vous envoie, il vous en dira davantage. Georges saisit d’une main tremblante la lettre parfumée; il n’avait rien de caché pour Julien, qu’il savait entièrement dévoué à la duchesse et à lui-même, aussi lut-il à haute voix et sans hésiter ce qui suit. | ||
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| + | * "Mon cher Georges, | ||
| + | * "Si, fidèle à votre promesse, vous consentez à me prendre pour guide, mon vœu le plus cher sera rempli aujourd’hui même. Le roi est à Heilly; je lui ai parlé de mon protégé, François Ier est impatient de vous connaître et de vous tendre la main. Courage donc, l’avenir est à vous. Cédez aux prières d’une amie qui vous aime, et ne regrettez pas la glorieuse couronne qui siéra si bien à votre front inspiré. À bientôt, Georges, hier vous m’avez quitté pauvre et obscur, je veux vous voir dans quelques heures comblé des faveurs de la gloire et de la fortune. Hésiterez-vous lorsque Anne d’Heilly vous implore, lorsque François Ier vous appelle. Venez donc, venez sans retard." | ||
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| + | ====IV. PRÉSENTATION==== | ||
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| + | * // | ||
| + | * //Cache dans les bois ses détours// | ||
| + | * //Et dont la porte sous la voûte// | ||
| + | * // | ||
| + | * V. Hugo. | ||
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| + | * La lettre de la duchesse fit oublier à Georges ses tristes pressentiments; | ||
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| + | * Au milieu d’un vaste salon, où le décorateur avait prodigué les glaces de Venise, les tissus de l’Orient aux brillantes couleurs et les meilleurs tableaux des artistes italiens, François Ier , revêtu d’un splendide costume, était assis sur une estrade couverte d’un dais de brocart. À sa droite se tenait la duchesse d’Étampes; | ||
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| + | * — Sire, lui dit-elle, permettez-moi de vous présenter l’architecte à qui nous devons la restauration du château qui possède aujourd’hui dans ses murs le plus chevaleresque des rois, celui qui sait le mieux faire progresser les arts et encourager les hommes de talent et d’avenir. | ||
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| + | * Georges mit un genou en terre, le roi le releva avec bonté, et lui dit: | ||
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| + | * — Soyez le bienvenu parmi nous; prenez place au milieu de cette société d’hommes savants et habiles que nous regardons comme le plus précieux fleuron de notre couronne: recevez nos éloges sincères pour les grands travaux que vous avez si heureusement terminés, et nos encouragements pour ceux que vous allez entreprendre. Nous espérons que nous aurons souvent l’occasion de vous complimenter, | ||
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| + | * En parlant ainsi , François Ier avait détaché un magnifique collier qui brillait sur sa poitrine. Il le passa au cou du jeune architecte et l’invita à prendre place à ses côtés. | ||
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| + | * Georges, encore troublé d’émotion et de bonheur, balbutia quelques mots et vint s’asseoir, | ||
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| + | * La promenade commença: le roi était d’une gaîté et d’une courtoisie parfaites; il appréciait avec une grande justesse de pensées et un heureux choix d’expressions les travaux de Georges, et ses éloges étaient aussi flatteurs qu’heureusement |**61**| justifiés. François Ier avait déjà loué l’ornementation du grand salon et apprécié la finesse des peintures et des médaillons encadrés dans les remarquables boiseries. Il approuva successivement l’habileté avec laquelle les chambres du premier étage avaient été reliées entre elles les belles proportions du grand escalier,et l’heureuse distribution d’une salle à manger où se trouvaient un élégant bassin de marbre et des grisailles, dont les sujets parfaitement choisis étaient tirés des métamorphoses d’Ovide et de l’Arioste. | ||
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| + | * Après avoir visité l’intérieur du château , le roi voulant embrasser l’ensemble de la nouvelle façade alla se placer dans la cour d’honneur. C’est là qu’il put admirer l’élégance et la hardiesse des nombreuses croisées qui donnaient entrée à la lumière, la légèreté des sculptures qui se jouaient et s’entrelaçaient sur la pierre, la majesté des escaliers extérieurs, | ||
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| + | * Le roi écoutait Georges avec une vive satisfaction: | ||
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| + | ====V. JALOUSIE==== | ||
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| + | * //Je t’adore ange, et t’aime femme;// | ||
| + | * //Dieu qui par toi m'a complété,// | ||
| + | * //A fait mon amour pour ton âme// | ||
| + | * //Et mon regard pour ta beauté!// | ||
| + | * V. Hugo. | ||
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| + | * Georges, tout entier aux douces sensations et aux flatteuses pensées que lui inspiraient le bienveillant accueil du roi et le tendre langage que lui avait parlé les yeux de la belle duchesse, marchait au hasard à travers les allées ombreuses du parc; un brillant soleil avait fait disparaître la neige qui couvrait les campagnes. Les arbres et les taillis paraissaient avoir retrouvé une nouvelle fraîcheur. Seul au milieu de ces magnifiques jardins, il n’accordait pas aux beautés naturelles du site, auquel les rayons du soleil couchant prêtaient leur éclat, l’admiration qu’il leur avait vouée depuis son enfance. Une seule image était sans cesse devant ses yeux, une seule pensée présente à son souvenir. | ||
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| + | * Son amour pour Anne d’Heilly, chaque jour plus ardent, effaçait de son esprit les rêves de gloire et d’ambition. Les faveurs du roi, les applaudissements de la foule, la richesse et les succès qui s’offraient à lui disparaissaient devant l’espoir qui remplissait son âme. Il n’écoutait plus qu’une voix qui murmurait à ses oreilles; cette fière duchesse qui voit à ses pieds les plus nobles seigneurs de la cour de France, cette femme si belle que les statuaires se sont inspirés de sa vue pour créer leurs chefs-d’œuvre, | ||
| + | |||
| + | * Georges avait les yeux fixés sur les tourelles de ce château qui n’avait jamais cessé d’être pour lui un objet d’étude et de réflexion, lorsque son oreille fut frappée par les sons d’une voix bien connue. Il ne pouvait voir la personne qui avait parlé, mais son cœur lui dit que la duchesse était près de lui. Il allait avancer, lorsqu’une autre voix se fit entendre. Georges tressaillit: | ||
| + | |||
| + | * Pour la première fois la jalousie s’éveilla dans le cœur de Georges: le roi était seul avec la duchesse, seul dans ce lieu écarté, seul à cette heure où la nuit étendait son voile sur le parc. | ||
| + | |||
| + | * Lorsqu' | ||
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| + | * C’en était fait du bonheur du malheureux jeune homme; il hésita pendant un moment, il voulait fuir; mais le démon de la jalousie le poussant, il se glissa sans bruit à travers le feuillage, et se cacha derrière un vieux chêne. | ||
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| + | * Le roi et la duchesse étaient assis sur un banc de gazon, derrière lequel se trouvait un groupe de statues reproduisant l’une des scènes les plus poétiques de Roland furieux: Angélique à demi-couchée sur l’herbe regarde Médorqui, la main guidée par l’Amour, grave sur l’écorce d’un arbre ce vers : | ||
| + | * //Que Médor est heureux! Angélique l' | ||
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| + | * Anne et François Ier étaient l’un près de l’autre, les yeux tournés vers les deux amants que le sculpteur a si bien reproduits, et paraissaient admirer le marbre devenu parlant sous le ciseau du statuaire. | ||
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| + | * — Regarde ces deux amants, disait le roi, ils sont heureux et, comme nous, oublient le monde pour ne penser qu’à leur amour. Angélique est bien belle sans doute; mais, chère Anne, tu es cent fois plus belle, et plus séduisante. | ||
| + | |||
| + | * François Ier se leva à demi, et prenant un petit poignard placé dans sa ceinture, traça avec la pointe le vers suivant sur le marbre. | ||
| + | * //François en ces beaux lieux est plus heureux encore.// | ||
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| + | * Puis, se rapprochant de la duchesse qui le récompensait par un tendre serrement de main de sa galanterie poétique: | ||
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| + | * — Viens près de moi: laisse-moi oublier dans cette douce causerie les tristes préoccupations qui suivent partout le roi d’un grand peuple; ici plus d’indifférents entre nous, plus de regards envieux attachés sur les nôtres; ici je ne suis plus le roi, je suis l’amant de ma belle duchesse, plus fier de son amour que de la couronne qui orne mon front. | ||
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| + | * Anne d’Heilly ne répondait que par quelques paroles timides à ces brûlantes protestations du roi; sa bouche n’était plus d’accord avec son cœur, et bien qu’elle ne pût soupçonner la présence de Georges, sa voix n’avait pas l’accent sincère que donne la franchise et la vérité. Malgré cette froideur de la duchesse, dont le roi ne s’aperçut pas, aucun doute ne pouvait rester dans l’esprit de Georges; ses dernières illusions tombaient une à une; le langage du roi, l’abandon d’Anne d’Heilly, les bras entrelacés des deux amants, étaient pour lui autant de preuves de son malheur. | ||
| + | |||
| + | * Immobile et sans forces, il semblait enchaîné par une invincible puissance à la place qu’il occupait. Il avait oublié le parc, le château; il ne savait plus où il était, et ne voyait devant lui que le roi et la duchesse, se prodiguant les témoignages de leur amour. | ||
| + | |||
| + | * Enfin le roi se leva, et offrit la main à la duchesse: leurs pas se perdirent dans les allées du parc, et Georges resta seul avec l’affreuse réalité. |**64**| | ||
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| + | ====VI. L’ANNEAU DE LA DUCHESSE.==== | ||
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| + | * //Ah! que vous saviez bien, cruelle... Mais, Madame// | ||
| + | * //Chacun peut à son choix disposer de son âme,// | ||
| + | * //La vôtre était à vous; j’espérais: | ||
| + | * //Vous l’avez pu donner sans me faire un larcin.// | ||
| + | * (RACINE, // | ||
| + | |||
| + | * Le coup terrible qui était venu frapper Georges , avec la rapidité de la foudre l’étourdit si complètement que, longtemps après le départ du roi et de la duchesse, il était encore sans mouvement, appuyé sur le chêne derrière lequel il s’était caché. Ce qu’il venait de voir et d’entendre lui semblait un rêve affreux. Tout était calme autour de lui: nul bruit ne troublait le silence des bois, et quand il revint à lui, le malheureux jeune homme se demanda s’il n’avait point été abusé par une trompeuse hallucination. Il s’approcha des statues qui semblaient lui offrir encore le spectacle des amours de François Ier et de la duchesse d’Étampes; | ||
| + | |||
| + | * — Eh quoi! Georges, s’écria la duchesse, vous vous cachiez pour épier mes actions, vous étiez là lorsque le roi..... Elle ne put achever, et malgré la fière contenance qu’elle avait voulu prendre, elle baissa les yeux sous le regard accusateur de celui qui la veille encore l’aurait adorée à genoux. | ||
| + | |||
| + | * — Moi vous épier, répondit Georges, moi vous surprendre, et de quel droit me conduirai-je ainsi, madame la duchesse? Ne suis-je point l’obscur paysan que vous avez tiré de son humble chaumière pour lui donner, pendant quelques jours, des rêves de gloire et de bonheur, l’inconnu à qui vous avez prêté un peu de cet éclat qui rayonne autour de vous, le jouet que vous avez pris hier et que vous briserez demain? Je vous appartiens, Madame, et si je vous suis devenu importun, il vous est facile de me faire rentrer dans l’obscurité dont il vous a plu me faire sortir. | ||
| + | |||
| + | * — Ne parlez point ainsi, Georges, un pareil langage n’est pas digne du grand artiste qui vient de recevoir la consécration de la gloire et les applaudissements des hommes les plus éminents de la France. Non, vous ne m' | ||
| + | |||
| + | * En entendant cette voix au son de laquelle il avait si souvent tressailli, Georges sentit se réveiller en lui ses souvenirs d’amour et ses rêves de bonheur. Son regard n’était plus aussi sévère; quelques larmes vinrent mouiller ses paupières. Il voulait parler et sentait que ses paroles, étouffées par sa poignante douleur, se refusaient à sortir de sa bouche. Retrouvant enfin un peu d’empire sur lui-même: | ||
| + | |||
| + | * — Oui, Madame, vous ne vous êtes point trompée, je vous aimais, vous étiez la pensée de toute ma vie, le rêve insensé d’une imagination qui se plaisait à vous parer des qualités les plus précieuses du cœur, des charmes les plus séducteurs de la beauté. Pour vous, j’avais désiré la gloire et la richesse; pour m’élever jusqu’à vous je me sentais la force de devenir un jour célèbre, admiré. Mais tout cela n’était qu’un songe, qu’une trompeuse illusion; Georges le grand artiste, l’amant aimé de la belle duchesse d’Étampes, | ||
| + | |||
| + | * — Georges, ne me condamne point sans m’entendre! sais-tu bien que si je t’avais dit: je suis la maîtresse du roi, je te perdais sans retour, toi que j’aimais plus que moi-même, plus que la gloire et la richesse! Parle, veux-tu que je quitte pour toi la cour et le roi, veux-tu vivre seul avec notre amour, oubliant le monde pour ne penser qu’à confondre nos âmes?... | ||
| + | |||
| + | * En prononçant ces brûlantes paroles la duchesse s’était avancée près de Georges. Jamais sa beauté n’avait été plus irrésistible; | ||
| + | |||
| + | * — Éloignez-vous, | ||
| + | |||
| + | * — Ne garde point cette bague, Georges, elle renferme un terrible secret: cette pierre cache un mortel poison préparé par le savant Paracelse, un poison qui frappe comme la foudre. | ||
| + | |||
| + | * Un éclair de joie passa dans les yeux du malheureux amant, en apprenant le secret du mystérieux anneau. | ||
| + | |||
| + | * — Ne perdez pas un instant, dit-il à la duchesse, et ne me refusez point la seule chose que je vous aie jamais demandé. | ||
| + | |||
| + | * La duchesse restait immobile: une crainte terrible était entrée dans son esprit; mais enfin résolue : | ||
| + | |||
| + | * — J’y consens lui dit-elle, mais au moins ne restez point seul, à cette heure de la nuit, dans ces bois; quittons ces lieux ensemble. Venez, Georges, venez; et la duchesse entraîna le jeune artiste qui ne résistait plus à son désir. | ||
| + | |||
| + | * Georges était redevenu calme; il savait maintenant ce qui lui restait à faire; sa résolution était arrêtée. Il indiqua à la duchesse un sentier qui les ramena en peu d’instants près du château, et leur évita la rencontre des personnes qui pouvaient se trouver dans les jardins. | ||
| + | |||
| + | * Il était temps: François Ier commençait à s’étonner de l’absence de la duchesse; l’impatience et le mécontentement se lisaient sur sa figure. Mais, dès qu’il vit paraître Anne d’Heilly, le sourire reparut sur ses lèvres. Il courut au devant d’elle lui prit la main et adressa à Georges quelques aimables paroles. Les seigneurs et les nobles dames qui formaient la cour du roi s’étaient réunis dans le grand salon. La duchesse donna le signal du départ, et le roi, suivi de son brillant entourage, sortit du château et se dirigea vers les étangs qui devaient être le théâtre de la fête. | ||
| + | |||
| + | ====VII. LES ADIEUX DE GEORGES.==== | ||
| + | |||
| + | * //Passant, ne porte point un indiscret flambeau// | ||
| + | * //Dans l’abîme où la mort le dérobe a ta vue.// | ||
| + | * //Laisse le reposer sur la rive inconnue,// | ||
| + | * //De l’autre côté du tombeau.// | ||
| + | * CHATEAUBRIAND. | ||
| + | |||
| + | * Lorsque le roi fut arrivé sur les bords de l’étang, à un signal donné, toutes les fenêtres du château s’illuminèrent comme par enchantement. Les ombres de la nuit couvraient Heilly et les campagnes voisines. La façade du château, si bien réédifiée par Georges, semblait un palais enchanté sorti de terre à l’évocation de quelque puissant magicien. Cette illumination, | ||
| + | |||
| + | * — Que dites-vous de cette journée, monsieur le duc? dit à demi-voix le poète. | ||
| + | |||
| + | * — Je dis que la duchesse est adorable, que sa réception a été splendide : ses cuisiniers sont fort habiles, ses vins délicieux, et la fête de ce soir, termine dignement cette agréable journée. | ||
| + | |||
| + | * — Fort bien ; je partage en tous points votre opinion. | ||
| + | |||
| + | * — Et que pensez-vous du jeune architecte? comment le trouvez-vous? | ||
| + | |||
| + | * — Je le trouve très bien; beaucoup trop bien pour le roi. | ||
| + | |||
| + | * — Que voulez-vous dire? | ||
| + | |||
| + | * — Je pense que c’est un heureux drôle: hier encore inconnu, sans nom, sans fortune, aujourd’hui, | ||
| + | |||
| + | * — À peu près, mais je suis poète, mon cher duc, et je pense en poète. Georges a un cœur jeune; il est plein d’illusions, | ||
| + | |||
| + | * En effet, Georges placé près du roi et de la duchesse, dont la contenance était triste et embarrassée, | ||
| + | |||
| + | * La duchesse ne pouvait empêcher ces témoignages d’affection qu’aimait à lui prodiguer le roi. Contrariée par la présence de Georges, que cependant elle ne voulait pas perdre de vue, elle tremblait en pensant à la bague qu’elle avait laissée entre ses mains, et ne répondait qu’avec une certaine contrainte aux phrases passionnées que le roi lui adressait à chaque instant. Les pêcheurs avaient jeté leurs filets; ils vinrent présenter au roi et à la duchesse les poissons les plus remarquables. La situation de Georges devenait intolérable; | ||
| + | |||
| + | * — Julien, promets-moi de remettre cet anneau entre les mains de la duchesse; dis-lui que ma dernière pensée a été pour elle, et que ma dernière volonté est d’être inhumé dans le cimetière d’Heilly, sans qu’aucune inscription soit placée sur ma tombe. Tu avais voulu me sauver ; merci, Julien, pour ce dernier service; mais si tu connaissais mon cœur, tu verrais que je n’ai plus rien à faire sur cette terre. Adieu! | ||
| + | |||
| + | * Julien promit de remplir les dernières volontés de son ami, et Georges expira. La duchesse et le roi arrivèrent trop tard pour le revoir vivant. Cet événement si inattendu remplit de tristesse tous ceux qui en étaient les témoins; le village tout entier était accouru sur les bords des étangs pour jouir de la fête: Georges n’y comptait que des amis, la désolation fut générale. La duchesse était brisée; cependant elle eut la force de cacher sa douleur au roi et parvint à se donner une contenance. | ||
| + | |||
| + | * François Ier devait partir d’Heilly le lendemain pour retourner à Amiens et, de là, presque aussitôt à Paris. Il ne voulut point quitter le château avant d’avoir rendu les derniers honneurs au malheureux Georges qui, selon ses vœux, fut enterré dans le modeste cimetière du village. Une simple croix fut placée sur sa tombe. Julien remit à la duchesse le fatal anneau. La véritable cause de la mort de Georges, qui n’était connue que d’Anne d’Heilly, resta un secret pour tout le monde. La duchesse garda longtemps le souvenir du pauvre Georges, à la mort duquel elle se reprochait de ne pas être étrangère; | ||
| + | |||
| + | * Théophile B. | ||
| + | |||
| + | * FIN. | ||
| + | |||
| + | =====Bibliographie===== | ||
| + | |||
| + | * Théophile B., [[litt: | ||
