VARIÉTÉS. — Tableau de la guerre des Allemands dans le département de Seine-et-Oise (1870-1871), par Gustave Desjardins, archiviste du département de Seiae-et-Oise, ancien élève de l'Ecole des Chartes. Un vol. in-8°. Cerf et fils, éditeurs-imprimeurs de la préfecture, à Versailles.
Les malheurs de là dernière guerre ont bien peu contribué jusqu'à ce jour au réveil de la poésie en France; le roman lui-même, qui fait sa proie de toute chose et que l'on a pu appeler quelquefois l'épopée de ce siècle, n'a tiré encore aucun parti de cette triste et héroïque matière. C'est peut-être que ces souffrances nationales sont trop près de nous; on les respecte, on craint de les profaner ou de les raviver; l'art lui– même ce grand médecin de toutes les nobles douleurs, n'ose encore y porter la main. C'est peut-être aussi, il faut le bien dire, que nous n'avons point assez profondément souffert et que nous n'avons point, malgré l'immensité de notre désastre, senti d'assez près passer sur nos têtes ce souffle de la mort qui réveille l'âme d'un peuple au moment même où il abat sa force matérielle. Disons-le, et ne nous en plaignons pas, nous sommes demeurés trop vivans au milieu même de notre ruine, nous sommes devenus aussi trop sages, et, comme on dit, aujourd'hui trop pratiques pour nous laisser aller aux gémissemens et aux lamentations. Nous n'étions plus déjà que bien peu poètes avant la guerre, si chimériques que nous fussions restés; aujourd'hui nous paraissons avoir dit adieu tout ensemble à la chimère et à la poésie; nous sommes revenus à la prose et tout porte à croire que nous y demeurerons longtemps encore, n'ayant point eu à regretter, à ce qu'il semble, cette tardive et salutaire résipiscence. Relevons-nous d'abord, guérissons nous; nous pleurerons après et nous chanterons, si le génie français n'a point désappris dans ces épreuves le secret des poétiques larmes.
L'histoire sera vraisemblablement mieux partagée que la poésie; il n'y a pour elle ni heure plus ou moins propice ni repos quand la grande histoire paraît sommeiller, la petite, celle qui prépare l'autre, fait son œuvre laborieuse, réunit les documens et les témoignages, entasse les matériaux. Nous avons eu déjà à signaler un de ces livres excellens et modestes où l'auteur a su se borner à étudier un point et un aspect particulier de la guerre de 1870
1). En voici aujourd'hui un autre plus sobre de considérations, d'une portée moins haute peut-être, mais nourri de faits et ne le cédant au premier ni pour l'intérêt des récits ni pour la valeur et la sincérité dès témoignages.
M. Gabriel Monod avait spécialement rendu compte des événemens de la guerre dans les Ardennes et dans la Beauce; M. Gustave Desjardins nous donne le tableau de cette même guerre dans le département de Seine-et-Oise. La première partie du livre raconte les faits qui ont précédé l'occupation définitive du département. Elle porte une vive lumière sur deux points très contestés de la guerre des Allemands dans les départemens voisins de Paris. La guerre y a été plus sauvage, plus brutale et plus cruelle qu'on ne l'a dit ou cru généralement; il s'y est dépensé, dans les petites troupes irrégulières contre lesquelles l'esprit public est aujourd'hui si prévenu, beaucoup de courage et même d'héroïsme.
Les traits de brutalité et de sauvagerie, provoqués ou non, sont tels, que nous osons à peine, à cette heure d'apaisement et d'oubli, en citer des exemples. La grande excuse des Allemands, nous le savons, ce sont les francs-tireurs. Il faut le dire, si cette excuse pouvait avoir quelque valeur, elle en aurait surtout une très grande après la lecture du livre de M. Desjardins: les francs-tireurs, dans le département de Seine-et-Oise, ont tenu bravement la campagne et vivement harcelé l'ennemi. M. Desjardins est un témoin bien impartial; en principe, il n'aime point les corps-francs; il faut bien cependant qu'il leur rende quelquefois justice, les faits sont là. “À la Montignotte, près de Milly, une vingtaine de francs-tireurs et de gardes nationaux attaquent 62 hussards prussiens et les forcent à se retirer, le 26 septembre. Le 28, enhardis par leurs succès, ils ne craignent pas de s'en prendre à une colonne de 800 cavaliers et fantassins, envoyée de Melun pour châtier Milly, et lui font éprouver des pertes sensibles, sans pouvoir cependant l'empêcher d'entrer dans la ville.” À Courpain, deux compagnies de francs-tireurs se sont retranchées dans une ferme et ont ouvert le feu contre l'ennemi. Ils tiennent bon sous la canonnade qui passait au-dessus de leur tête et va s'abattre sur le village de Fontaine. Mais, sur le soir, ils apprennent qu'ils ont devant eux, non pas seulement, comme ils le croyaient l'arrière-garde d'une division, mais un corps d'armée tout entier, et ils se replient sur Méréville pendant la nuit. “Ils avaient, dit M. Gustave Desjardins, arrêté une journée les Allemands, qui durent camper autour de Marolles et la Forêt-Sainte-Croix, et ne purent gagner que le lendemain leur gîte d'étapes. L'arrière-garde des francs-tireurs leur tue 8 hommes à Méréville.” Un peu plus loin, il rencontre d'autres partisans, ceux du Gers. 46 de ces braves se sont embusqués dans les fossés de la route nationale n° 20, au nord d'Angerville; ils accueillent l'ennemi par une fusillade bien dirigée. Mais, cernés par des masses d'infanterie, après une résistance désespérée, ils sont presque tous tués ou pris.
Un trait à noter, c'est que dans le département de Seine-et-Oise, du moins dès le début de la guerre, l'habitant et le franc-tireur paraissaient vivre en bon accord; c'est que dans ces pays-là l'habitant se bat et fait son devoir. Dans maints villages ou petites villes, il se trouve quelque vieux soldat, officier retraité, notable de l'endroit, pour former une bande et marcher à l'ennemi. Nous aurons tout dit d'un mot quand nous aurons montré les paysans eux-mêmes s'organisant en guérillas. C'est du moins ce que nous voyons au Tremblay, à Craches, à Rochefort, à Condé, à Maurepas, au Perray.
Nous renvoyons le lecteur au livre de M. Gustave Desjardins, ne pouvant faire une plus large place dans le cadre de cet article aux récits de cette guerre confuse, disséminée, désordonnée aussi, mais pleine d'héroïsme des premiers jours. L'auteur l'a racontée simplement, fait par fait, n'essayant point de nous donner une peinture d'ensemble ni de tracer des lignes générales, ce qui eût d'ailleurs été impossible et aurait nui vraisemblablement à la vérité énergique de ses tableaux.
La partie, sans contredit, la, plus intéressante du livre de M. Desjardins est celle qui traité de l'occupation prussienne à Versailles. La situation de Versailles durant la guerre a été unique et particulièrement douloureuse. Peu de souffrances matérielles mais, comme le dit éloquemment M. Desjardins, “l'âme y était blessée à mort.” II n'y a point de supplice comparable à l'isolement de cette cité malheureuse, emprisonnée dans une double ignorance et condamnée à ne rien connaître, ni de la province ni de Paris. “Dans nos maisons, dit l'auteur, nous exerçons sur nous-mêmes, sur toutes les démarches des Allemands une surveillance minutieuse; leurs moindres mouvemens, les mots qui leur échappent, les impressions de joie ou de tristesse qui passent sur leur visage, sont saisis au vol, donnent matière aux conjectures.” De temps à autre une lettre, un journal parvient à percer le blocus; avec quelle avidité on se communique la nouvelle, vieille souvent, hélas de plu sieurs semaines. Parfois cependant les Allemands parlent; disent-ils vrai, mentent-ils? la crédulité des pauvres Versaillais est mise à la torture. De ce que fait ou prépare l'ennemi, ils ne savent rien ou ils ne le savent qu'à demi et mal, et si par hasard ils ont quelque certitude, il y a alors une douleur plus grande encore: celle de connaître le péril et de ne pouvoir avertir. Ce qui ajoute encore à l'ignorance, c'est la manière silencieuse dont l'ennemi accomplit tous ses mouvemens de guerre, que ne dénonce ni le bruit du tambour ni celui de la trompette. Pendant toute la durée du siège, on n'entendit pas plus de quatre fois le signal d'alarme.
Dans la ville, cependant, la vie est paisible, normale en apparence: Versailles jouit de la présence de l'empereur-roi, c'est là son lot. L'arrivée du souverain a été annoncée et saluée “comme une aurore de miséricorde.” On éloigne de ses yeux tout ce qui pourrait blesser son cœur. Ayant à choisir un local pour la prison, les fonctionnaires prussiens vont le chercher bien loin du palais où réside le monarque, afin de lui épargner le spectacle attristant de ces misères. Si les Versaillais voulaient se résigner, devenir un peu Allemands, ils seraient heureux et ne s'apercevraient de rien, sinon des réquisitions très fréquentes qu'on leur impose. Le préfet, M. de Brauchitsch, déploie un art admirable à faire fonctionner la machine française avec des rouages allemands; il administre, il réquisitionne, il châtie, il conseille l'opinion publique et la morigène comme tout bon préfet, il a un journal. Le journal s'intitule d'abord le Nouvelliste de Versailles, journal politique quotidien; bientôt l'officieux Nouvelliste devient le Moniteur officiel du département de Seine-
et-Oise. Il passe de l'in-quarto à l'in-folio, puis de la simple feuille à la double feuille. Il prend tout à fait les allures d'un journal ordinaire. Il publie les mercuriales des marchés, la liste des décès, les annonces commerciales des juifs allemands venus à Versailles pour y ouvrir des magasins de comestibles d'armes et d'effets d'habillement. Enfin, ajoute M. Desjardins, il se complète par des variétés littéraires. “L'abonné, fatigué de la politique, peut se reposer dans la lecture d'un roman choisi avec une délicatesse infinie. Le directeur, comprenant que des couleurs trop vives blesseraient nos yeux endoloris, n'étend devant eux que des nuances douces, fondues dans une lumière grise. Il nous sert les impressions sentimentales d'une jeune malade guérie par les effluves de l'amour.”
Comment l'âme du malheureux habitant de Versailles, cette âme “blessée à mort”, ne se serait-elle point guérie elle-même et consolée à ce régime? Elle résiste cependant; ce mensonge de la vie, dont on veut lui donner l'illusion, ne fait que l'exaspérer davantage, au lieu de la distraire. Ce journal, dit M. Desjardins en parlant du Moniteur officiel prussien, fut le supplice le plus aigu de l'invasion.
Malgré l'ignorance, malgré les nouvelles mensongères, malgré l'assoupissement auquel on les veut condamner, les Versaillais ne s'endorment ni ne se découragent; ils se tiennent prêts. Le tambour et la trompette allemande ont beau se taire, il y a des jours où c'est le canon français qui tonne. On le croit, on le devine tout près de Versailles. Alors la vie, la vraie vie ardente et enfiévrée des jours de guerre et de péril, de victoire peut-être, brise les liens dont on l'enchaîne et éclate. C'est ce qui arrive au jour mémorable de la sortie de la Jonchère. “Les femmes, dit l'auteur, rassemblées devant les maisons, exprimaient tout haut leur colère et leur espoir. Les hommes assistaient, menaçans, aux mouvemens de l'ennemi qui massait ses réserves sur la place d'armes. Le commandant prussien fit mettre, pour les intimider, six canons en batterie. Le soir, M. de Bismark manda le maire pour lui témoigner son mécontentement de l'attitude des Versaillais, “qui, dit-il, groupés sur les places et avenues, semblaient attendre les événemens pour y prendre part.” Ce sont ses propres paroles. Le lendemain, une affiche nous avertissait que les troupes, en pareille circonstance, avaient ordre de faire feu sur quiconque sortirait de sa maison, quand on aurait sonné l'alarme.”
Si la partie qui s'occupe de l'occupation prussienne à Versailles est la plus intéressante dans ce livre de M. Desjardins, la plus douloureuse et la plus poignante est celle qui est intitulée: Autour de Paris! “Qui dira, s'écrie l'auteur en commençant ce chapitre, les souffrances des habitans des villes et des villages compris dans le cercle d'investissement?” II faudrait en effet, pour approcher de la réalité des faits dont cette région désolée a été le théâtre, l'imagination de quelque poëte tortionnaire habile à inventer et à rêver des supplices. II y a eu bien véritablement tout autour de Paris comme un immense cercle de douleurs. Les obus français s'y croisaient avec les obus prussiens; pendant des mois il a fallu cacher et chercher sa vie dans cette tourmente de fer. Le moindre mot le moindre mouvement le silence même devenait suspect; on était arrêté, emprisonné, fusillé. Bientôt les rigueurs individuelles ne suffisent plus, on procède par exécutions générales. Alors commencent les expulsions en masse, les exodes. “Les habitans de Saint-Cloud reçoivent dès le 5 octobre l'ordre d'évacuer leur ville, les Prussiens leur donnant tout au plus vingt-quatre heures pour se préparer au départ. À Garches, le délai n'est que de deux jours. Ces malheureux défilent tristement, un petit paquet à la main, entre deux rangées de soldats, sans savoir où on les mène et comment ils pourront vivre. Athis-Mons voit passer ainsi les habitans de Thiais et de Chevilly (Seine); ceux de Chennevières sont internés à Pontault (Seine-et-Marne), ceux de Gournay à Torcy. Versailles donne l'hospitalité à la population de Bougival, Garches, Meudon, Saint-Cloud. L'hospice de Gonesse sert de refuge à des prêtres chassés de leur domicile avec leurs paroissiens.”
Nous en pourrions citer bien long comme cela, et il est probable que M. Desjardins lui-même n'a point tout dit. Bien des souffrances, bien des héroïsmes, et, pourquoi ne point le dire? plus d'une lâcheté et d'une trahison ont été ensevelies dans l'ombre de cette nuit toute troublée d'éclairs livides qui tourbillonna durant cinq longs mois autour de nos murailles. Il faut savoir gré à M. Gustave Desjardins de s'y être pris à temps pour soulever un coin du voile sinistre; son témoignage exact, minutieux, véridique sera d'un très utile secours aux historiens qui reprendront ces faits dans l'avenir pour les rattacher dans une vue d'ensemble à l'histoire générale de la France dans cette période néfaste, mais non sans gloire, de notre vie nationale.